” Nous sommes parties” — Compte rendu du premier mois d’enquête au Mali
Compte-rendu de l’enquête « INTACTES »
Enquête de terrain menée au Mali, du 7 juin au 3 aout
1ére PARTIE : du 7 juin au 3 juillet
Nous sommes parties faire une enquête, interroger les gens, sur leurs pratiques, leurs luttes, nous sommes parties avec des mots écrits sur des feuilles, en projet, nous sommes parties parler de l’excision, des mutilations génitales féminines, entendez MGF, nous sommes parties, loin de chez nous, loin de nos repères, de nos mots, de nos concepts, de nos visions. Nous sommes parties parce que c’était primordial. Nous sommes parties étrangères, nous sommes arrivées comme des étrangères. Le mali est devant nos pieds, devant nos yeux, et nous enregistrons, et nous posons des questions, découvrons les codes, paniquons devant les problèmes posés, incompréhension de l’étranger, de l’étrangeté, j’entends ce qui est étrange, pas habituel, nous rentrons dans d’autres normes, imposées comme naturelles, mais elles ne le sont pas, alors nous gambergeons, divaguons, explorons. Les discours sont souvent fous et surprenants, ambiguïté parfois quant à l’efficacité, aux pourquoi ou aux sources des envies qui couvrent les financements des projets qui visent les MGF. Nous cherchons à rencontrer les acteurs de cette lutte, pour comprendre les tenants et aboutissants, de la pratique elle-même, à la sensibilisation, en passant par les confrontations de terrain. Hommes, Femmes; jeune fille, médecin, chercheur, journaliste, griot, bailleur de fonds, politicien, formatrice, animatrice, président d’ONG, nous allons partout où nous pouvons, essayant de creuser cette surface que nous apercevons déjà à peine. Les personnes cherchent de l’argent en nous, Français, dans le grand business des bailleurs de fonds; nous, nous cherchons des réponses, reprenons leurs chemins, de vie, de lutte, leurs avancées, leurs conflits, leurs résultats.
Une ONG fonctionne ici tant qu’elle est alimentée financièrement par un bailleur de fond, privés pour la majorité et toujours étranger, pas de bailleur de fond malien pour les ONG ou associations maliennes. Toutes ces structures ont émergé après la déclaration de la République malienne, en 1991, ont alors fleuri des centaines d’associations et ONG, et l’argent est arrivé rapidement au départ pour lutter essentiellement contre les problèmes d’eau, le SIDA, mais aussi le palludisme et autres maladies très mal soignées ici et qui font encore beaucoup de victimes. Souvent des membres de ces ONG ont changé ensuite d’ « objet », pour viser d’autres financements. En effet, les bailleurs de fond, souvent des ONG eux-mêmes, agissent sur un terrain précis et sur une problématique précise, par exemple, prenons la lutte contre l’excision dans la région de Kayes; si une ONG se rend compte que dans la région de Nioro il y a un pourcentage de jeunes filles excisées très élevées puisque il s’agit d’une région peu sensibilisée et décide de mener un terrain là bas, elle doit pour être financée trouver un bailleur qui a la lutte contre l’excision dans son champ d’action mais également qui travaille sur la région de Nioro, si il n’ y en a pas, alors il n’y aura pas d’actions menées par aucune ONG là-bas; ainsi nombreux sont les villages ou villes non sensibilisés car non pris en compte par les bailleurs étrangers.
Nous, pour des raisons de temps, nous menons notre enquête sur Bamako, Kati ( 20kms de Bamako), Kita ( 190 kms de Bamako) et Mopti ( Pays Dogon). Nous sommes aidées par le Réseau Malien de Lutte contre les MGF. Ce réseau n’a plus de financements depuis 6 mois, délaissés par son bailleur de fonds en janvier, pour des raisons partagées; les personnes du réseau évoquent le fait que ce bailleur les subventionnait depuis 7 ans et que habituellement ils ne financent que pour 5 ans maximum; le bailleur de fond que nous avons rencontré ( Eglise Norvégienne) nous dira que les résultats manquaient. Le réseau a été créé afin de coordonner toutes les associations et ONG qui travaillent dans la lutte contre l’excision, il y en a 72 qui font partie de ce réseau, et effectivement, étant donné ce nombre élevé, les champs d’action, terrains, actions menées, différents et diverses, nous comprenons la nécessité d’harmoniser le travail de toutes ces structures et de les faire communiquer afin qu’elles avancent ensemble avec les ressources , les outils, les logiques d’intervention échangées.
Le sujet se porte bien au Mali, la télévision, la radio, les religieux, les communicateurs traditionnels (griots), les gens en parlent, certainement plus librement qu’en France. Sur des principes de droit fondamentaux de disposer de son corps, du droit de l’enfant, de la femme, également au niveau des conséquences sanitaires et médicales. Nous entendrons rarement parler de plaisir, nous entendrons souvent que la femme doit avoir le droit de disposer de son corps dans ce qu’il a d’entier. A savoir ce que cela sous tend, à savoir si l’on définit cette entité de la même façon au Mali et en France, le rapport au corps était difficile à comprendre, on nous en parle peu , et dans la mesure où nous sommes blanches et étrangères, notre corps même , nous éloigne des autres parfois et nous éloigne de ce qui se dit réellement dans les chaumières. Les médias en parlent beaucoup, trop ? Certains nous diront que l’excision a pris le devant de la scène, révélant ensuite que le mariage forcé, par exemple, est presque invisible de ces mêmes médias. Y a t il une volonté d’insister sur l’excision pour dissimuler d’autres pratiques, ou s’agit il simplement d’une fine stratégie consistant à parler et lutter d’abord contre la pratique la plus répandue, pour ensuite s’attaquer aux autres ou pour croire, en tout cas, qu’il en découlera une résurgence de l’émancipation féminine et une lutte exponentielle dans cette direction ?
L’excision est une pratique traditionnelle au Mali, elle touche 85% des femmes, 95% il y a cinq ans. Ces chiffres sont le résultat d’un recensement effectué par le Plan National de Lutte contre l’Excision, PNLE, organe de l’état, branche du ministère de la promotion féminine , créé il y a …, dont je ne peux assurer le travail , ni le réel recensement qu’ils font ou pas. Après les avoir rencontrés, dans une confrontation assez étrange, dans un rapport de force « scientifique », c’est à dire à qui donnerait les bonnes informations sur le sujet, ils voulaient presque arrêter notre étude, si nous refusions qu’ils puissent la contrôler, ce que nous avons bien entendu refusé, au nom de cette qualité scientifique même. Ils avaient peur que notre enquête qualitative ne révèle pas les mêmes conclusions que leur enquête quantitative. Cette pratique touche donc plus de 8 femmes sur 10 au Mali, et quand, il y a quelques années, associations, ONG, et quelques dirigeants se sont réunis pour dresser une liste des 16 pratiques maliennes traditionnelles néfastes, l’excision était en tête car c’est celle qui touche le plus de famille, presque toutes les familles finalement ; mais étaient aussi recensés, les mariages précoces, les mariages forcés, le lévirat et le sorolat, la gavage ( pratique des régions Nord du Mali consistant à « gaver » les jeunes filles, dés 11 ans, afin qu’elles grossissent vite et puissent être mariées jeunes), etc… Qu’en est –il de ces pratiques, je ne saurai dire car la lutte est divisée et ceux qui traitent de l’excision ne s’occupent pas forcément de ces autres pratiques. Qu’en est-il également de la vision en France d’un tel classement ?
Afin de comprendre la situation malienne, nous avons élaboré les guides d’entretien, construit l’enquête, des objectifs aux outils utilisés avec les personnes du Réseau Malien de Lutte contre les MGF. Nous avons travaillé conjointement, créant une équipe de recherche sur le terrain. Nous avons établi les groupes cibles ensemble ( cf. liste des personnes rencontrées ci-dessus) et nous sommes parties nous entretenir avec chacun.
Est ce que la lutte contre l’excision au Mali est une réelle pierre apportée à la lutte pour l’émancipation des femmes maliennes ou une pierre dans l’eau des bailleurs de fonds ? Difficile à dire, ce que nous pouvons pourtant déclarer ce que les personnes que nous avons rencontrées, pour la plupart acteurs de cette lutte depuis plus de 5 ans, sont engagées, travaillent avec passion et acharnement dans la sensibilisation des populations, dans les écoles, auprès des instances religieuses. La sauce a pris depuis ce temps, les villages demandent des séances de sensibilisation, accomplies par les ONG à l’aide de mannequins en bois, très explicites, d’affiches, de témoignages et de récits des conséquences de cette pratique. Mais cela n’a pas toujours été simple, et 5 ans auparavant, les mêmes se faisaient cracher dessus, insulter, faisant honte à la religion et aux pratiques traditionnelles de leur propre pays. Le chemin a été long, ponctué de formation, des groupes, ONG ou assos, qui allaient se former à Bamako, pour beaucoup, au centre Djoliba, organe central de cette lutte, qui usent de formatrices, de conférences, etc…. Les ONG pouvant ainsi former ensuite des personnes dans les villages eux-mêmes, car, à l’heure actuelle, il y a souvent plus de demandes de sensibilisation de la part des communautés que de possibilités de les faire pour les ONG !
Tous ces acteurs ont des stratégies différentes, des approches, des sensibilisations, des dialogues, élaborés avec le temps, pour arriver à communiquer avec les populations sans que celles-ci ne quittent la salle choquée ou honteuse de celle qu’elles viennent d’entendre. Ainsi, on retient que rapidement, on a séparé les populations pour la sensibilisation, car on ne pouvait s’adresser de la même façon et partir des mêmes problèmes lorsqu’on s’adressait aux femmes, aux jeunes, aux hommes, aux anciens, aux ados, aux religieux, etc… Ainsi on organise des groupes, on façonne une approche, spécifique pour chacun. Avec comme point commun, qu’on n’utilise pas le mot excision au départ, on n’en parle même pas. Ils posent des questions, interrogent, sur les problèmes rencontrés dans les communautés, en rapport avec les thèmes de la « santé et de la reproduction », et le sujet vient de lui-même, car toutes les communautés rencontrent des problèmes liés à l’excision : problème pour les femmes à accoucher, infection ou rétention urinaire chez les enfants, morts infantiles, déformation, etc… Alors le sujet est là, lentement, on en parle, lentement, les Hommes, les Femmes, les décideurs communautaires et religieux prennent part à la lute, des accords sont pris dans des communes, des villages, des arrondissements de Bamako, entre ONG, maire et population pour qu’il n’y ait plus d’excision dans ces endroits. Ils restent pourtant, toujours, des endroits non sensibilisés, des catégories sociales moins sensibilisées, des personnes ici et là, dans les secteurs éloignés ou non touchés par les bailleurs de fonds qui ne connaissent pas les conséquences de cette pratique, qui n’ont pas le droit aux ateliers de sensibilisation, aux formations, qui ne connaissent même pas le mot « excision » pour certains.
Les fillettes sont excisées, pour la plupart, entre 6 et 18 mois, comment savoir alors pour elles, que leur corps n’est pas naturellement comme celui qu’elles ont depuis toujours, comme celui de toutes les autres filles qu’elles côtoient, comment se douter que quelque chose leur a été enlevé si personne n’en parle ? L’excision est pratiquée par les femmes, et c’est une affaire familiale, souvent une tante , une grande-mère ou une belle-sœur, amène la fillette se faire exciser, ce sont sa mère et ces mêmes membres de la famille qui la tiennent, lui brisant parfois un poignet, une cheville, une jambe, lorsqu’elle se débat face à la douleur éprouver. Alors devant cela, seul la sensibilisation peut fonctionner pour éradiquer cette pratique, car comment une loi peut faire reculer une pratique pratiquée sur 85% des filles, comment mettre en place une loi où les membres de la famille devraient en accuser d‘autres, se retrouvant ainsi bannis et créant des guerres familiales impossible à gérer. Comment ? Voilà la question posée à l’état, aux ONG, aux assos, aux personnes, et la majorité savent et nous avoueront qu’une loi au Mali n’est pas possible pour l’instant, qu’il faut agir localement et nationalement pour que le taux baisse, pour que tout le monde prenne conscience qu’il faut cesser cela. Même si, pour ces acteurs de la lutte, une telle loi pourrait permettre des interventions, lorsqu’on les appelle pour les prévenir d’une excision le lendemain, lorsqu’on les appelle de France pour prévenir l’arrivée d’une fille au Mali qui vient se faire exciser. A l’heure actuelle, ils ne peuvent que tenter de convaincre la famille de refuser cela.
La lute continue au Mali, tant que les financements suivront, elle continuera, épée de Damoclés sur beaucoup de structures qui maintiennent aussi ce sujet comme sujet d’actualité, organisant, forum, rencontres, journée de sensibilisation publique, etc… Pour faire perdurer l’intérêt des financeurs étrangers sur ce sujet.
Qu’en est-il en France, quelle pratique de l’excision dans un pays qui la condamne, qui sont ces personnes qui continuent à envoyer leurs filles se faire exciser au Mali, alors même que là-bas la lute est engagée ? Peut-on en parler, peut-on faire un bilan ?
C’est ce que nous allons voir dans la deuxième partie de cette enquête sosie.
